Renouveler l’intelligence, raviver la mission
- il y a 9 heures
- 10 min de lecture
Huit conversions de l’intelligence et du cœur
pour une Église plus humble, plus libre et plus missionnaire

« Ne vous conformez pas à ce siècle, mais transformez-vous par le renouvellement de l’intelligence, afin de discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, agréable et parfait. » (Romains 12,2)
La lecture du livre d’Adam M. Grant, Le pouvoir de la pensée flexible Pourquoi garder l'esprit ouvert est notre meilleur atout, m’a profondément interrogé. L’auteur invite à remettre en question ses propres croyances, convictions, à reconnaître les limites de ce que l’on sait, à écouter des perspectives différentes et à considérer l’erreur comme une opportunité de croissance.
Ces intuitions peuvent aider également les disciples missionnaires. Pour un chrétien, en effet, penser ne signifie pas relativiser la vérité révélée ou adapter l’Évangile aux modes du moment. Cela signifie permettre à la Vérité, qui est Jésus-Christ, de nous remettre en question : nos jugements, nos interprétations, nos styles relationnels et nos méthodes pastorales.
L’Évangile ne doit pas se convertir au monde : c’est nous qui devons nous laisser convertir par l’Évangile. Le Christ demeure le même, mais les langages, les méthodes et les structures à travers lesquels nous l’annonçons doivent être continuellement discernés.
« La pastorale en clé missionnaire exige d’abandonner le critère pastoral commode du “on a toujours fait ainsi”. » (Evangelii gaudium, 33)
À la lumière des huit points proposés par Grant, nous pouvons reconnaître huit possibles conversions de l’intelligence et du cœur nécessaires à l’Église missionnaire d’aujourd’hui.
1. De la présomption de savoir à la disponibilité pour le discernement
Cultiver l’esprit du disciple
Le disciple n’est pas celui qui a déjà tout compris, mais celui qui demeure toute sa vie à l’école du Maître.
« Examinez tout ; retenez ce qui est bon. » (1Thessaloniciens 5,21)
Nous devons distinguer la certitude de la foi de l’absolutisation de nos idées. La Parole de Dieu est vraie, mais notre compréhension peut être partielle. L’Évangile ne se trompe pas, mais nous pouvons mal interpréter une situation ou une personne.
Cela vaut également dans l’expérience charismatique. Une parole prophétique, une image reçue dans la prière ou une motion intérieure doivent être accueillies avec gratitude, mais aussi soumises au discernement. Nos émotions, nos blessures, nos peurs, nos désirs et notre besoin de reconnaissance peuvent y interférer.
Celui qui exerce un charisme ne devrait pas dire : « Dieu me l’a dit, vous ne pouvez donc pas en discuter », mais plutôt : « Il me semble que le Seigneur suggère ceci ; prions et discernons ensemble ».
Dire « je ne sais pas », « j’ai pu me tromper » ou « je dois encore prier » n’est pas une faiblesse. C’est le commencement de la sagesse.
Le discernement chrétien n’est pas un scepticisme permanent : son critère demeure l’Évangile, reçu dans la Tradition vivante, le Magistère et la communion de l’Église.
POUR RÉFLÉCHIR : lorsque quelqu’un remet en question une de mes idées, est-ce que je me sens menacé ou est-ce que je reconnais une possibilité de croissance ?
2. De la pensée binaire au discernement des nuances
Distinguer sans diviser
Notre société tend à tout diviser en catégories opposées : conservateurs ou progressistes, spirituels ou rationnels, charismatiques ou institutionnels, contemplatifs ou missionnaires.
Mais le christianisme vit souvent dans la fécondité de la conjonction “et” :
vérité et charité ;
prière et action ;
charisme et institution ;
liberté et obéissance ;
identité et dialogue ;
annonce et écoute ;
justice et miséricorde.
Dépasser la pensée binaire ne signifie pas nier la différence entre le bien et le mal. Le discernement des nuances n’est pas du relativisme. Cela signifie reconnaître que les personnes et les situations sont souvent plus complexes que nos jugements immédiats.
Jésus voit Zachée au-delà de sa malhonnêteté, Pierre au-delà de son reniement, la Samaritaine au-delà de sa situation et Paul au-delà de sa violence. Il appelle le péché par son nom, mais il n’identifie jamais le pécheur à son péché.
La Fratelli tutti nous invite à respecter le point de vue d’autrui et à reconnaître qu’il peut contenir des convictions ou des intérêts légitimes, même lorsque nous ne pouvons pas le partager pleinement.
Écouter la part de vérité présente dans les paroles de l’autre ne signifie pas trahir la foi. Cela signifie croire que la vérité n’a pas peur de la confrontation.
POUR RÉFLÉCHIR : est-ce que je cherche la vérité ou suis-je simplement en train de classifier les personnes en alliées ou adversaires ?
3. De l’insécurité à l’humilité confiante
Vivre une parrésie à genoux
L’humilité chrétienne ne consiste pas à répéter : « Je ne suis capable de rien, je ne vaux rien, je ne peux rien faire ». Parfois, ce que nous appelons humilité n’est que la peur de risquer.
« Je puis tout en celui qui me fortifie. » (Philippiens 4,13)
Le disciple missionnaire est humble parce qu’il sait que tout vient de la grâce, mais il est aussi confiant parce qu’il croit que Dieu peut agir à travers sa pauvreté. Nous portons un trésor dans des vases d’argile (cf. 2Corinthiens 4,7). Le vase ne doit pas prétendre être le trésor, mais ne doit pas non plus refuser de le porter.
C’est la parrésie à genoux : l’audace d’annoncer, de prier, de servir et d’exercer les charismes, en sachant que l’œuvre appartient au Seigneur.
Celui qui vit l’humilité confiante :
reconnaît ses propres dons sans s’en vanter ;
reconnaît ses propres limites sans désespérer ;
accueille les corrections ;
valorise les dons des autres ;
agit avec courage ;
reste disposé à changer de chemin.
Nos imperfections ne doivent pas devenir une excuse pour nous soustraire à la mission : la mission elle-même nous pousse à croître et à sortir de la médiocrité.
POUR RÉFLÉCHIR : ma confiance naît-elle de mes capacités et de l’approbation des autres ou de la fidélité de Dieu ?
4. Du conflit destructeur à la confrontation qui génère la communion
Chercher ensemble la volonté de Dieu
L’Église des origines a elle aussi traversé de profondes divergences. Au chapitre 15 des Actes des Apôtres, la communauté aborde la question de l’accueil des chrétiens issus du paganisme.
Les apôtres ne cachent pas le problème. Ils se réunissent, écoutent des témoignages différents, discutent, prient et cherchent ensemble la volonté de Dieu.
« Il a semblé bon, en effet, à l’Esprit Saint et à nous. » (Actes 15,28)
Cette expression montre le cœur du discernement ecclésial : ni seulement « nous », avec nos stratégies humaines, ni un « Esprit Saint » invoqué pour éviter la confrontation. Le conflit devient destructeur lorsque nous disons : « Tu es le problème », « Qui ne pense pas comme moi est contre moi », « Je dois prouver que j’ai raison ». Il devient constructif lorsque nous demandons :
« Quel bien essaies-tu de préserver ? »,
« Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? »,
« Que demande l’Esprit Saint à notre communauté ? ».
Affirmer que l’unité l’emporte sur le conflit ne signifie pas cacher les problèmes, mais les traverser sans détruire la fraternité.
POUR RÉFLÉCHIR : dans le conflit, est-ce que je désire chercher la volonté de Dieu ou l’emporter sur l’autre ?
5. Du désir de convaincre à l’écoute qui accompagne
Évangéliser sans manipuler
Souvent nous offrons des réponses toutes faites avant d’avoir compris les questions. Nous corrigeons les conclusions d’une personne sans connaître les blessures, les peurs et les expériences qui les ont engendrées.
Sur la route d’Emmaüs, Jésus montre un autre style. Il s’approche, chemine avec les disciples et demande :
« De quoi discutez-vous ainsi en marchant ? » (Luc 24,17)
Jésus sait déjà ce qui s’est passé, mais il leur permet de raconter leur propre version des faits. Il écoute leur déception, illumine les événements à travers les Écritures et enfin se révèle dans la fraction du pain. Voici le style missionnaire d’Emmaüs :
s’approcher sans envahir ;
marcher au pas de l’autre ;
interroger sans questionner en procureur ou thérapeute ;
écouter son histoire ;
illuminer la vie par la Parole ;
conduire à la rencontre du Christ ;
respecter la liberté de la personne.
Le dialogue ne remplace pas l’annonce, mais il la rend incarnée et capable de toucher le cœur. Ce n’est pas nous qui convertissons les gens. C’est l’Esprit Saint qui touche les cœurs. Il nous est demandé d’être des témoins crédibles et des compagnons de route.
POUR RÉFLÉCHIR : est-ce que j’écoute l’autre pour le comprendre ou uniquement pour préparer ma réponse ?
6. De l’identité fermée à l’identité missionnaire
Être enracinés sans rester immobiles
Notre identité chrétienne naît du baptême : nous sommes fils dans le Fils, membres du Corps du Christ, temples de l’Esprit Saint et envoyés dans le monde.
Cette identité profonde ne change pas, mais les formes à travers lesquelles nous vivons la mission peuvent changer. Dieu peut nous demander de quitter un rôle, de modifier un projet, d’apprendre un nouveau langage ou de collaborer avec des personnes différentes.
Parfois nous nous identifions excessivement à une fonction : responsable, fondateur, prédicateur, catéchiste, intercesseur ou prophète. Quand ce rôle est modifié, nous avons l’impression de nous perdre nous-mêmes.
Mais je ne suis pas ma charge. Je ne suis pas mon succès, mon échec, mon groupe ou le regard des autres. Je suis un fils aimé, un disciple appelé et un missionnaire envoyé.
Une identité fermée dit : « Je suis fait ainsi et je ne changerai jamais ».
Une identité missionnaire dit : « J’appartiens au Christ et je suis disponible à ce qu’Il voudra faire de moi ».
Être enraciné ne signifie pas être immobile. Seul un arbre bien enraciné peut grandir, affronter le vent et porter des fruits nouveaux.
POUR RÉFLÉCHIR : quel rôle, quelle habitude ou quel projet est-ce que je défends comme s’il s’agissait de ma véritable identité ?
7. De la culture de la peur à la communauté qui apprend
Unir confiance, vérité et responsabilité
Une communauté missionnaire devrait être un lieu où les personnes peuvent poser des questions, admettre leurs erreurs, exprimer leurs craintes et proposer des idées sans peur d’être humiliées ou exclues.
Cette sécurité relationnelle ne signifie pas abaisser les exigences de l’Évangile ou renoncer à l’autorité. Cela signifie exercer l’autorité dans le style de Jésus, en unissant vérité, responsabilité, miséricorde et protection des plus fragiles.
Dans une communauté mature, il est possible de dire :
« J’ai fait une erreur » ;
« Je n’avais pas compris » ;
« Nous devons vérifier les fruits » ;
« Cette personne doit être écoutée » ;
« Nous pouvons apprendre de ce qui s’est passé ».
Celui qui dirige ne perd pas son autorité en reconnaissant une erreur. Il montre au contraire que l’autorité chrétienne est un service, et non une domination.
Le Document final du Synode invite l’Église à développer une culture de la transparence, de la responsabilité et de l’évaluation. Évaluer ne signifie pas juger la valeur des personnes, mais apprendre de l’expérience et vérifier si nos choix servent véritablement la mission.
Une communauté qui ne peut parler de ses erreurs est condamnée à les répéter. Une communauté qui les met en lumière peut être guérie et renouvelée.
POUR RÉFLÉCHIR : les personnes qui cheminent avec moi peuvent-elles me parler sincèrement ou craignent-elles mes réactions ?
8. De la recherche du succès à la fécondité évangélique
Ne pas mesurer la mission uniquement par les chiffres
Dans l’Église aussi, nous pouvons mesurer le succès à travers le nombre de participants, les vues sur les réseaux sociaux, les événements, les guérisons ...
Les résultats doivent être observés et évalués, mais le Royaume de Dieu ne peut pas être mesuré uniquement par des critères quantitatifs.
Une église pleine ne prouve pas automatiquement que l’Esprit Saint est à l’œuvre. Une église peu fréquentée ne signifie pas nécessairement que la mission a échoué.
Jésus a connu l’abandon des foules, la trahison de Judas, le reniement de Pierre et l’échec apparent de la Croix. Pourtant, c’est précisément la Croix qui est devenue le lieu de la plus grande fécondité.
« Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui faisait croître. » (1Corinthiens 3,6)
Le succès évangélique ne consiste pas seulement à obtenir ce que nous avions programmé, mais à rester fidèles à la mission reçue. Nous devons bien semer, travailler avec compétence et vérifier les fruits, mais la croissance appartient à Dieu.
« La vie grandit et mûrit dans la mesure où nous la donnons pour la vie des autres. » (Evangelii gaudium, 10)
Parfois, le fruit le plus important reste caché : une personne qui retrouve l’espérance, une blessure qui commence à guérir, une famille qui se remet à prier, un jeune qui s’ouvre à l’appel de Dieu ou un pauvre qui se sent enfin regardé comme un frère, etc.
POUR RÉFLÉCHIR : lest-ce que je considère comme féconde uniquement une mission qui produit des résultats visibles ou sais-je reconnaître l’œuvre cachée de Dieu ?
CONCLUSION
Se laisser renouveler par l’Esprit Saint
Le disciple missionnaire ne change pas de conviction à chaque vent. Il est enraciné dans le Christ et, pour cette raison même, toujours disponible à la conversion. Il ne remet pas en cause le dépôt de la foi, mais permet à la foi de remettre en cause son propre ego. Il ne relativise pas la vérité, mais reconnaît que personne ne la possède comme un objet : c’est le Christ, la Vérité vivante, qui nous précède et nous conduit.
Renouveler l’intelligence signifie :
distinguer la foi des opinions personnelles ;
vérifier les convictions à la lumière de la Parole de Dieu ;
discerner les charismes dans la communion ecclésiale ;
écouter avant de répondre ;
traverser les conflits sans détruire la fraternité ;
accepter la correction ;
évaluer les fruits de ses propres choix ;
mesurer le succès selon la logique de la Croix ;
rester disponible à la nouveauté de l’Esprit Saint.
La question décisive n’est pas seulement : « Que dois-je repenser ? »
La question du disciple est : « Seigneur, que veux-tu convertir dans ma manière de penser, de juger, d’écouter et de servir, afin que je puisse mieux annoncer ton Évangile ? »
L’Église missionnaire n’a pas besoin de chrétiens convaincus de tout savoir déjà. Elle a besoin d’hommes et de femmes épris de la Vérité, dociles à l’Esprit, enracinés dans la communion ecclésiale et assez humbles pour continuer à apprendre.
Seul celui qui se laisse transformer peut devenir un instrument de transformation.
Seul celui qui continue à écouter peut annoncer une Parole capable de se faire entendre.
Seul celui qui accepte d’être à nouveau évangélisé peut devenir un authentique évangélisateur.
Deux nouvelles Masterclass pour continuer le chemin
Cette réflexion ne s’arrête pas avec l’article. EMMAUS COM proposera prochainement deux nouvelles Masterclass complémentaires :
une Masterclass dédiée à la construction de la vision, pour apprendre à reconnaître l’horizon vers lequel Dieu nous appelle et transformer une inspiration en un chemin missionnaire concret ;
une Masterclass dédiée à l’intelligence spirituelle et le discernement, pour mieux discerner la présence et l’action de Dieu, comprendre les mouvements intérieurs et prendre des décisions inspirées par l’Esprit Saint.
Renouveler notre intelligence signifie apprendre à voir avec le regard de Dieu et à agir selon les inspirations de son Esprit.
Continuez à nous suivre pour connaître prochainement les dates, les contenus et les modalités d’inscription à ces deux nouveaux parcours de formation.
Renouveler l’intelligence ne signifie pas éteindre le feu de la mission, mais le libérer de tout ce qui l’étouffe : l’orgueil, la peur, la rigidité, l’autoreférentialité et le besoin d’avoir toujours raison.
Alors l’Esprit Saint pourra rallumer en nous une mission plus humble, plus libre, plus fraternelle et plus féconde : une mission qui ne porte pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ ; qui ne cherche pas des admirateurs, mais engendre des disciples ; qui ne conquiert pas des espaces, but ouvre des chemins afin que chaque personne puisse rencontrer la miséricorde du Père.




Commentaires